CYCLES ÉCONOMIQUES


CYCLES ÉCONOMIQUES
CYCLES ÉCONOMIQUES

La théorie des cycles est, dans l’analyse économique, l’étude d’un certain type de comportement des grandeurs économiques en fonction du temps, à partir de l’observation de séries chronologiques (données hebdomadaires, trimestrielles, annuelles, etc.). Les mouvements dits cycliques sont des mouvements alternatifs, par opposition aux mouvements monotoniques ou tendances (la croissance, par exemple). La théorie a pour objet de les expliquer. Sous sa forme contemporaine, cette recherche correspond à la construction de modèles qui présentent une tentative de reconstruction des mouvements à partir d’hypothèses cohérentes, vérifiables ou non de façon économétrique, mais toujours susceptibles d’un traitement mathématique.

Par là, la théorie des cycles correspond à l’un des domaines de la dynamique économique et tend à s’identifier avec un certain type de modèles. Néanmoins, cette étude dynamique appelle au préalable une étude cinématique: les mouvements cycliques doivent être définis par leurs lois mathématiques. De plus, les séries chronologiques en tant que données d’observation brutes obéissent à des influences diverses, dont certaines ont pour effet d’altérer ou de masquer le caractère alternatif des mouvements. Les mouvements observés doivent être décomposés par une analyse statistique dissociant les mouvements cycliques des autres composantes, de façon à dégager du comportement observé des séries chronologiques soit un mouvement cyclique, soit plusieurs mouvements de ce genre, caractérisés par des périodicités différentes.

1. Les mouvements cycliques

Définition

On entend par mouvements cycliques en économie des mouvements caractérisés à la fois par leur périodicité et par leur cyclicité, c’est-à-dire par la régularité de leur amplitude. Les mouvements cycliques des grandeurs économiques, qu’il s’agisse de données portant sur les prix, sur la production en valeur monétaire ou en volume, etc., n’ont ni périodicité ni amplitude vraiment constantes. Du point de vue de leur périodicité, il convient de distinguer trois types de mouvements:

– Le mouvement alternatif d’amplitude décroissante: à partir d’une impulsion initiale, les oscillations tendent à s’amortir au cours du temps, la valeur de la variable étudiée en fonction du temps tendant, en l’absence de nouvelles perturbations, vers un état stable; le mouvement est dit convergent.

– Le mouvement alternatif d’amplitude croissante: dans la même hypothèse, les oscillations tendent à s’amplifier au cours du temps et le mouvement est explosif; on le dit aussi divergent.

– Le mouvement alternatif d’amplitude constante; le mouvement est entretenu.

Seul ce dernier type de mouvement, qui présente la caractéristique de s’entretenir de lui-même, est rigoureusement cyclique. Encore que les mouvements observés dans la pratique aient une certaine irrégularité d’amplitude tout aussi bien que de périodicité; cela n’exclut pas que ces mouvements soient auto-entretenus.

Si, par contre, ils sont convergents, pour expliquer la continuité du mouvement observé il est nécessaire de faire l’hypothèse d’un renouvellement périodique des perturbations, de caractère exogène, qui, en quelque sorte, relance le mouvement d’oscillation suivant une causalité qui lui est extérieure. Ces perturbations peuvent avoir un caractère aléatoire, mais leur distribution dans le temps suit une loi de probabilité permettant de rendre compte de leur périodicité.

Si les mouvements sont divergents, la continuité du mouvement observé pose un problème inverse: pour que ce mouvement n’ait pas un caractère explosif, il faut supposer l’existence de «valeurs-plancher» et de «valeurs-plafond» impliquant des limites à l’amplitude des oscillations. Là encore, il est à prévoir que des phénomènes exogènes interviendront pour limiter le mouvement.

La décomposition statistique des mouvements amène à distinguer entre: a ) un trend , c’est-à-dire un mouvement monotonique traduisant l’existence d’une tendance qui affecte la série observée sur l’ensemble de la période considérée, la période étant entendue ici au sens du temps d’observation des données; b ) un ou plusieurs mouvements cycliques; c ) un résidu, de caractère inexpliqué, du moins en tant que mouvement systématique sinon en tant que mouvement aléatoire. Ces mouvements peuvent se combiner entre eux suivant un schéma additif ou un schéma multiplicatif. Dans le premier cas, ils affectent simultanément les données observées tout en restant indépendants les uns des autres. Dans le second cas, ils se renforcent mutuellement.

Types de cycles

Diversité

Parmi les mouvements alternatifs que l’on rencontre en économie, les mouvements dits saisonniers constituent le type le plus pur: leur amplitude est assez régulière pour une périodicité donnée (mouvements mensuels, trimestriels, etc.), sous réserve de la variabilité du nombre de jours dans le mois, du nombre de jours fériés dans la semaine, etc.

Leur existence ne fait pas de doute. Néanmoins, l’explication de ces mouvements se trouvant dans des déterminismes extérieurs à l’activité économique elle-même (particularités du temps astronomique, rythme des saisons, rythme des activités sociales dont les caractères institutionnels s’imposent à l’activité économique), les mouvements saisonniers se situent en dehors du domaine de la théorie des cycles. Les perturbations qu’ils entraînent sur les données d’observation brute interfèrent avec les conséquences des déterminismes purement économiques. Pour étudier les mouvements de l’activité économique en tant que tels, une première dissociation statistique s’impose, de façon à éliminer l’effet des mouvements saisonniers sur les données observées.

Les mouvements cycliques de l’activité économique sont de caractères très divers. Après dissociation du trend, une même série chronologique peut révéler l’existence de plusieurs mouvements cycliques différents. D’autres semblent spécifiques à un type de données, les séries des prix et les séries en volume, en particulier, n’obéissant pas en principe aux mêmes lois de comportement dans le temps.

On distingue généralement les mouvements cycliques suivant leur périodicité; à titre de critère secondaire, on peut y ajouter une distinction suivant leur généralité ou, au contraire, le caractère spécifique de leur application à des phénomènes économiques particuliers.

Le premier cycle identifié est celui dit de Juglar, du nom de l’auteur français Clément Juglar (1819-1905) qui, le premier, en 1860, en a fait la théorie. Depuis, celle-ci a progressé dans le sens de la relativisation, à deux points de vue: un nombre croissant de cycles différents ont été repérés, chaque mouvement semblant n’affecter de façon spécifique qu’un petit nombre de séries chronologiques. On distinguera, à côté du cycle de Juglar, les cycles courts et les cycles longs.

Cycles courts

Le plus remarquable est le cycle dit de Kitchin. Dégagé de séries chronologiques portant sur la période de 1807 à 1937, aux États-Unis, où apparaissent 37 cycles successifs, sa durée moyenne est de l’ordre de 40 mois. Le cycle de référence (cf. Relations entre cycles ), établi par les chercheurs du National Bureau of Economic Research (N.B.E.R.) américain sur la période 1854-1958, comprend 26 oscillations dont la plupart ont une période comprise entre 3 et 4 ans. Le cycle de Kitchin, dont le mouvement ne semble pas démontré dans les pays européens, est considéré au contraire aux États-Unis par toute une école de pensée comme constituant le mouvement conjoncturel fondamental. Ce cycle a une parenté évidente avec le cycle des stocks (Abramowitz).

À partir de données portant sur la consommation de produits manufacturés, des cycles de périodicité suffisamment courte (18 mois) pour être qualifiés d’«hypocycles» ont été identifiés aux États-Unis par les chercheurs du N.B.E.R.

Des cycles courts apparaissent également dans l’agriculture, en particulier le cycle de production du porc (cycle de Hanau), universellement vérifié. La recherche d’une explication de ce cycle a joué un rôle déterminant dans le développement de la théorie.

Cycle de Juglar

Par opposition aux précédents, qualifiés de cycles mineurs, le cycle de Juglar a longtemps été considéré comme le cycle majeur. D’une périodicité nettement plus longue, de l’ordre de 8 à 11 ans, il a constitué le rythme fondamental de la conjoncture dans les pays industriels au XIXe siècle. Les points de retournement du mouvement dans le sens de la baisse ont été l’occasion de crises graves, affectant l’ensemble de l’activité économique. À l’époque contemporaine, la périodicité plus brève des mouvements cycliques et le caractère souvent mineur des conséquences du retournement de la conjoncture de la hausse à la baisse amènent la majorité des économistes à mettre en doute l’existence de ce cycle.

Cycles longs

Un mouvement cyclique dit de Kondratieff semble avoir caractérisé la conjoncture des grandes nations capitalistes depuis la fin du XVIIIe siècle, sous forme d’oscillations lentes où alternent des phases de hausse et de baisse des prix, d’une durée de 25 à 35 ans, répondant au schéma suivant:

– phases de hausse: 1792-1815, 1850-1873, 1896-1920, 1945 à nos jours;

– phases de baisse: 1815-1850, 1873-1896, 1920-1940.

Ces influences cycliques s’exerçant directement sur les prix (et, parallèlement, sur les taux d’intérêt), elles se retrouvent dans le comportement des séries réelles: aux phases de baisse ont généralement correspondu des périodes de ralentissement dans la croissance de la production et des échanges internationaux.

Il est difficile de se prononcer quant à l’existence de ce cycle: alors qu’il est fondé sur l’observation du comportement des prix, ces derniers ne semblent plus, à l’époque contemporaine, conserver le rythme cyclique qui caractérisait les prix-or. Par ailleurs, les alternances de phases longues de hausse et de baisse des prix-or au XIXe siècle ont pu s’expliquer par la croissance plus ou moins proportionnelle aux besoins des échanges constatée dans la production des métaux précieux suivant les époques, comme ont cherché à le démontrer les auteurs de l’école quantitativiste.

D’autres cycles longs ont été décelés, tel celui de la construction dans les pays anglo-saxons (Hansen), dont la périodicité serait de l’ordre de vingt ans.

Relations entre cycles

La pluralité des mouvements cycliques pose le problème des relations qu’ils peuvent avoir entre eux. Des auteurs (Akerman, Schumpeter) ont été amenés à proposer des schémas d’emboîtement des cycles, qui amènent à conclure à la formation des cycles longs à partir des cycles courts. L’amplitude des cycles étant proportionnelle à leur périodicité, le mouvement d’ensemble observé dans une longue durée résulterait de la combinaison de cycles de périodicité différente: un cycle de Kondratieff contiendrait deux ou trois cycles de Juglar, ce dernier contiendrait deux ou trois cycles de Kitchin.

Il peut sembler néanmoins illusoire de réduire la complexité d’un grand nombre d’oscillations cycliques (affectant des grandeurs économiques spécifiques de façon différente, non seulement suivant leur périodicité et leur amplitude propres, mais encore suivant des décalages de phases) à des schémas simples et rigides.

C’est pourquoi une autre école, celle des économistes groupés autour du N.B.E.R. aux États-Unis (Mitchell et Burns, Fabricant) a été amenée à distinguer entre les cycles spécifiques, propres à des séries observables des données de production ou de prix, et le cycle de référence, de caractère synthétique. Les cycles spécifiques peuvent être comparés par référence à ce cycle type.

L’examen du cycle de référence établi sur les données des cycles de Kitchin, construit à partir de neuf points déterminés dans le temps et découpant l’expansion et la contraction en quatre phases chacun, permet de préciser la morphologie du cycle (fig. 1).

Le cycle de référence peut être en forme d’ogive: l’expansion, d’abord accélérée, se ralentira avant le point de retournement; la contraction au début de la dépression sera lente, puis ira s’accélérant. À l’inverse, le cycle peut être «en pointe»: l’expansion, d’abord lente, ira en s’accélérant pour aboutir à un retournement brutal, suivi d’une dépression d’abord rapide, puis freinée, ce qui semble historiquement avoir été le cas pour les cycles spécifiques dominés par les facteurs spéculatifs ou monétaires. Les séries de prix semblent avoir au contraire obéi au premier schéma, les séries relatives à la production ayant un comportement intermédiaire (cycle triangulaire).

Cycle et tendance

Les rapports entre le cycle et la tendance doivent à leur tour être envisagés avec beaucoup de soin, pour des raisons qui ont un caractère à la fois statistique et théorique.

Les conjonctures observées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sont dominées par l’existence d’un mouvement de tendance sous la forme d’un trend de croissance à taux élevé eu égard aux indices des grandeurs en volume, tels le produit intérieur brut ou la production industrielle réévalués à prix constants. La prépondérance de cette tendance s’affirme également en ce qui concerne les indices du niveau général des prix: les hausses de prix ont un caractère tendanciel (phénomène dit de l’inflation rampante).

En conséquence, les mouvements d’ensemble de l’activité économique, en tant que données observées, ne présentent généralement pas le caractère d’un mouvement alternatif. Les phases de basse conjoncture sont le plus souvent des périodes de dépression proprement dites, correspondant à une chute notable des indices en valeurs absolues. De même, ces phases correspondent à des ralentissements de la hausse des prix, sans qu’apparaissent les phénomènes caractérisant la déflation ou l’accompagnant, bien que le chômage obéisse encore à un rythme cyclique.

On peut juger préférable d’étudier les mouvements de la conjoncture sur des séries qui ne diffèrent des séries d’observation brutes que par leur caractère «désaisonnalisé», sans dissociation préalable des tendances.

Le comportement cyclique des séries chronologiques est ainsi étudié par référence à des points situés dans le temps, soit des points de retournement, soit des points d’inflexion du mouvement. Dans un temps supposé continu, ils seront repérés en prenant en considération les changements de signe des dérivées première (points de retournement) et seconde (points d’inflexion) de la grandeur étudiée en fonction du temps.

Un cycle complet peut alors être caractérisé à partir de ces points par quatre phases (fig. 2):

– phase I (expansion accélérée):

– phase II (expansion ralentie):

– phase III (contraction accélérée):

– phase IV (contraction ralentie):

les points de retournement A et C et les points d’inflexion B et D correspondent respectivement à l’annulation de valeur de la dérivée première et de la dérivée seconde.

L’ordre de succession entre les phases I et II, et entre les phases III et IV peut être inversé. Si, dans un pays comme les États-Unis, on observe les quatre phases en succession régulière, les phases III et IV peuvent se réduire au point que le mouvement cyclique n’est marqué qu’en tant qu’il infléchit la croissance suivant des phases alternées d’accélération et de ralentissement de la croissance, ce qui correspond de façon générale aux conjonctures observées en Europe occidentale. Le cycle, en tant que mouvement alternatif, n’apparaît que sur les séries recalculées en taux de variation.

Toute théorie dynamique doit tenir compte de deux constatations: la première est que, de nos jours, le trend est le mouvement prépondérant. La seconde est que le mouvement cyclique n’a disparu qu’en apparence: il n’est pratiquement pas de série chronologique observée qui n’en manifeste la présence sous la forme d’une alternance de phases de prospérité et de récession.

Les théories modernes des cycles diffèrent des premières explications du mouvement cyclique encore plus par la méthodologie que par les hypothèses. Les anciennes théories s’attachaient de façon particulière à une explication causale de la crise et de la reprise.

2. Modèles du cycle

Caractères généraux

Les théories modernes des cycles diffèrent des premières explications du mouvement cyclique encore plus par la méthodologie que par les hypothèses. Les anciennes théories s’attachaient de façon particulière à une explication causale de la crise et de la reprise. Les théories modernes considèrent le mouvement dans sa continuité. Elles s’attachent au processus cyclique dans son ensemble. Comme on l’a noté: «L’analyse des processus dynamiques libère l’économiste du besoin de concevoir des théories particulières destinées à expliquer les points de renversement du mouvement indépendamment des théories expliquant les hausses et les baisses cumulatives» (Samuelson).

Les modèles du cycle s’efforcent de donner une explication endogène du mouvement, c’est-à-dire d’inclure dans les variables du système toutes les influences jugées déterminantes. Cependant, la prise en considération de facteurs que, par opposition, on appellera exogènes, peut apporter un complément nécessaire à l’explication.

Il est possible de distinguer les facteurs d’impulsion et les facteurs de propagation du mouvement (Frisch). Les causes exogènes interviennent alors sous forme d’impulsions, tandis que la façon dont la perturbation initiale se propage à l’intérieur du système et le mouvement qui en résulte s’expliquent par des facteurs endogènes. On peut invoquer ici une image empruntée à Wicksell: si l’on frappe un cheval à bascule avec un bâton, le mouvement ainsi imprimé aura sa loi propre, distincte du mouvement qui lui aura donné naissance. Si une perturbation en un point du temps donne naissance à un mouvement alternatif qui, au lieu d’être auto-entretenu, tend à s’amortir avec le temps, le problème se pose du renouvellement des impulsions. Une des hypothèses possibles est que ce facteur exogène, qui ne peut être connu de façon systématique, compte tenu du choix des variables et des relations incluses dans le système, est une variable aléatoire mais «probabilisable» quant à sa récurrence au cours du temps.

Il convient de distinguer entre modèles systématiques et modèles stochastiques. Les processus cycliques peuvent être conçus comme la sommation de causes aléatoires (Slutzky). La distribution des termes d’une série chronologique autour des valeurs moyennes peut faire l’objet d’un calcul de probabilité analogue à celui des distributions de fréquence.

La plupart des modèles du cycle sont cependant fondés sur l’hypothèse que le mouvement a un caractère systématique. Les hypothèses théoriques quant aux phénomènes qui doivent être retenus à l’intérieur même du modèle et à leurs interrelations étant très variées, un nombre surprenant de modèles ont été formulés au cours des vingt dernières années.

La majorité de ces modèles constituent des systèmes linéaires. Les raisons pour lesquelles on se contente de l’hypothèse de linéarité des relations ne tiennent pas tant à la commodité mathématique qu’à la nature des phénomènes économiques: les effets tendent à être proportionnels aux causes, du moins dans la durée relativement brève qui constitue le cadre d’analyse auquel se limitent la plupart des modèles du cycle.

D’un point de vue méthodologique, il convient de distinguer entre deux écoles: l’une construit des modèles théoriques sans recours préalable à l’observation statistique, quitte à simuler ensuite le fonctionnement du système pour des valeurs plausibles de ses paramètres de façon à en apprécier la concordance avec les données statistiques; l’autre construit des modèles économétriques dont les relations sont déterminées à partir de calculs de corrélation, de régression, etc., portant sur les séries chronologiques statistiquement observées. Les travaux de cette seconde école s’exposent au danger de restreindre le contenu explicatif des modèles et risquent même d’aboutir à des conclusions théoriquement fausses (quand, par exemple, l’existence d’une colinéarité entre des variables que l’on met en corrélation n’a pas été décelée). Les progrès de l’économétrie peuvent cependant obvier à ces défauts et cette ligne de pensée permet d’utiliser les modèles du cycle à la prévision à court ou à moyen terme et facilite la compénétration et l’enrichissement réciproques des études théoriques et des études de conjoncture.

Le traitement du temps est la considération déterminante dans la construction des modèles du cycle. Dans beaucoup de modèles, les causes d’émergence d’un mouvement cyclique sont attribuées à l’existence de délais dans les réactions de certaines variables aux variations d’autres, plutôt que dans la forme des relations qui unissent ces variables les unes aux autres. Le temps est considéré le plus souvent sous sa forme discrète (analyse de périodes ou de séquences) et les délais sont mesurés par rapport à une période unitaire de temps, mais les modèles peuvent être également conçus en temps continu (analyse de taux). Les délais eux-mêmes peuvent ne pas être égalisés à la période de temps unitaire, mais être distribués en fonction du temps (distributed lags ).

Dans ce courant de pensée, qui est le plus souvent suivi, les systèmes dynamiques sur lesquels on étudie les conditions d’apparition des mouvements cycliques ne diffèrent pas fondamentalement des systèmes d’équilibre statique. La stabilité de l’équilibre est postulée et ce n’est que pour certaines valeurs des paramètres et compte tenu des délais que l’instabilité cyclique apparaît.

Cependant, on peut suivre un autre courant de pensée. Il part de la notion de processus cumulatif, dont l’origine se trouve dans les travaux de Wicksell au XIXe siècle. La stabilité n’est plus postulée. Le mouvement cyclique provient alors de l’impossibilité qu’il y a pour un système économique soumis à un processus cumulatif, telle la croissance des grandeurs globales, de rester en équilibre stable. Le cycle apparaît alors comme un sous-produit de la croissance.

Modèles de récurrence

Le premier courant de pensée correspond à des systèmes fondés sur des équations de récurrence, à partir desquelles un grand nombre de modèles ont été construits suivant des hypothèses théoriques extrêmement variées.

Modèles «en toile d’araignée»

Une première application en matière micro-économique est fournie par les modèles dits «en toile d’araignée» (cobweb theorem , Tinbergen, Ricci, Ezekiel) qui expliquent les fluctuations du prix d’équilibre sur le marché d’un produit.

Le cadre du raisonnement ne diffère en rien de celui par lequel on démontre traditionnellement l’existence d’un prix d’équilibre supposé stable. On se contente d’introduire l’hypothèse supplémentaire suivant laquelle, la production étant soumise à un certain délai d’inertie (en conséquence de la durée du processus de production, par exemple), la quantité offerte sur le marché est toujours fonction du prix et donc de la demande de la période précédente (et on suppose par ailleurs que la production n’est pas stockée d’une période à l’autre, de telle sorte que les quantités offertes sont toujours égales aux quantités produites dans la même période), soit donc:

On démontre qu’à partir d’une perturbation initiale dans la quantité produite par rapport à la quantité d’équilibre se produisent des oscillations du prix effectif qui sont convergentes (retour à l’équilibre stable au terme d’oscillations amorties), divergentes (oscillations d’amplitude croissante) ou auto-entretenues suivant que la valeur du coefficient d’élasticité de l’offre est plus petite, plus grande ou égale à la valeur (de signe inverse) du coefficient d’élasticité de la demande. En raisonnant sur des coefficients d’élasticité de valeur unitaire, supposons que la quantité d’équilibre soit égale à 100 et qu’en t , pour une raison fortuite, la quantité qui est produite et qui doit être écoulée soit égale à 110. Cela entraîne une baisse de 10 p. 100 du prix, compte tenu de l’élasticité de la demande. Les producteurs réagissent à cette baisse du prix; compte tenu de l’élasticité de l’offre, cela implique qu’ils n’entreprennent de produire que 90 p. 100 du volume de la quantité d’équilibre. Lorsque la production correspondante apparaît sur le marché en t + 1, compte tenu de l’élasticité de la demande, elle entraîne une hausse de 10 p. 100 du prix effectif par rapport au prix d’équilibre. Cela incite les producteurs à produire, à échéance de t + 2, une quantité supérieure de 10 p. 100 à celle qui peut être écoulée au prix d’équilibre. Cela a pour conséquence, en t + 2, de faire tomber de 10 p. 100 le prix par rapport au prix d’équilibre, ce qui est à l’origine d’un déséquilibre de sens inverse en t + 3 et ainsi de suite.

Ce mouvement cyclique, correspondant à une équation de récurrence d’ordre 1 et qui est un des plus simples à concevoir, a été vérifié en ce qui concerne certaines productions de l’agriculture (cycle de production de la viande de porc en particulier).

En général, les modèles de récurrence cherchent à expliquer non les fluctuations sur un marché, mais les mouvements cycliques affectant les grandeurs globales et l’activité économique dans son ensemble. Ce sont des modèles de fluctuations du revenu national et des grandeurs qui y sont associées (produit national brut, emploi, etc.)

Les oscillateurs

Dans ces modèles, l’investissement, la consommation et les relations qui s’établissent entre eux au cours du temps par l’intermédiaire du revenu national jouent un rôle prépondérant. Dans la littérature économique, ils sont souvent désignés sous le terme d’oscillateurs.

L’archétype de ces modèles est l’oscillateur de Samuelson (modèle de Hansen-Samuelson). On part d’une équation de définition, traduisant l’identité en chaque période entre le revenu national et la dépense effective, décomposée en dépenses de consommation et en dépenses d’investissement, soit:

La consommation et l’investissement sont eux-mêmes déterminés par deux équations sous forme de relations paramétriques; pour la consommation:

où le coefficient c désigne la propension à consommer, l’équation n’étant autre qu’une application en dynamique du multiplicateur de Keynes; pour l’investissement:

où le coefficient v relie le niveau de l’investissement à la variation de la consommation dans une équation aux différences finies, la proportion dans laquelle une variation de la consommation induit un montant d’investissement étant fixée par la valeur du coefficient v (coefficient d’accélération, analogue au coefficient de capital) suivant le principe d’accélération (J. M. Clark).

À partir de ces équations, en supposant qu’il existe une dépense autonome G (dépense publique, investissement autonome par opposition à investissement induit), c’est-à-dire une dépense qui ne dépend pas elle-même du revenu antérieur et qui joue le même rôle que la constante C dans un système d’équation de récurrence tel que:

on calcule le revenu d’une période t comme étant:

Suivant les valeurs des coefficients c et v , le revenu, perturbé initialement par une dépense autonome faite en un point du temps (et renouvelée ensuite à chaque période), a tendance à osciller avec une amplitude croissante, constante ou décroissante.

Il existe de nombreuses variantes de ce modèle. En ce qui concerne les délais, au lieu de supposer un délai entre le moment où les consommateurs perçoivent leur revenu et le moment où ils le dépensent en consommation, on peut supposer un délai entre le moment où les producteurs perçoivent les recettes de la production (découlant des ventes aux consommateurs) et le moment où ces recettes se traduisent par des dépenses de production formatrices de revenus. Les producteurs fondent leurs plans de production sur les recettes antérieures, de telle sorte que la production et les revenus distribués en t dépendent des dépenses des consommateurs et des revenus de ces derniers en t 漣 1 (période dite de Lundberg, par opposition à la période dite de Robertson utilisée dans le modèle précédent).

En utilisant la période de Lundberg, on peut se fonder sur l’hypothèse (Metzler) d’une élasticité d’anticipation de la part des producteurs, exprimant le rapport de proportion dans lequel une variation de leurs recettes détermine une modification de leurs plans de production, la production et les ventes projetées n’étant plus désormais supposées être dans un rapport de stricte équivalence avec les recettes provenant de la période antérieure.

Le coefficient d’élasticité d’anticipation peut se substituer au coefficient d’accélération avec les mêmes conséquences, le montant de la production courante dépendant de la variation des recettes antérieures. Les deux principes peuvent se combiner, auquel cas on aboutit à des équations de récurrence d’ordre 3. Ces principes trouvent leurs applications les plus convaincantes dans les modèles concernant les fluctuations des stocks (Abramowitz, Metzler).

Les modèles précédents sont linéaires. En renonçant à l’hypothèse de linéarité, on a pu construire des modèles (Goodwin) perfectionnant le principe d’accélération.

Modèles fondés sur le principe de l’accélération

Les modèles fondés sur le principe d’accélération privilégient l’investissement tout en le concevant comme étant induit par les variations de la demande finale. De façon alternative, les fluctuations de l’investissement peuvent s’expliquer par les variations des profits effectifs ou anticipés. On peut avancer l’hypothèse que les entrepreneurs ne répondent pas automatiquement à toute variation de la demande par une variation proportionnelle de la capacité de production, en faisant les investissements nécessaires. En présence d’un accroissement de la demande pour leurs produits, l’amplitude de leur réaction sera différente suivant les profits anticipés, les risques encourus, le montant des profits courants dont dépend la possibilité d’autofinancer les investissements projetés, etc., toutes hypothèses qui remettent en cause la constance du coefficient d’accélération v , postulée dans ces modèles.

Les vérifications économétriques du principe d’accélération ont généralement échoué et certains auteurs (Tinbergen) en ont conclu à la nécessité de substituer un «principe du profit» à un «principe de capacité», ce qui est cependant difficile à admettre. En effet, en période d’expansion cyclique, les ventes et les profits varient parallèlement, de telle sorte que les investissements sont à la fois en corrélation avec la variation des ventes et avec le niveau des profits, ce qui permet à certains auteurs (Eisner) de présenter la défense des modèles fondés sur le principe d’accélération selon une optique économétrique.

Modèles fondés sur les fluctuations de l’investissement

Des modèles du cycle (Kaldor, Kalecki) rejettent le principe d’accélération tout en interprétant les fluctuations cycliques de l’activité économique comme ayant leur origine dans les fluctuations de l’investissement. Celles-ci sont expliquées à leur tour en relation avec des oscillations des profits et du taux de rentabilité de l’investissement.

Dans le modèle de Kalecki, l’instabilité cyclique provient de l’impossibilité qu’il y a de satisfaire simultanément à deux conditions d’équilibre: l’équilibre entre les investissements projetés et les investissements réalisés; l’équilibre entre les investissements qui assureraient la capacité de production souhaitée et les investissements qui permettraient le maintien du taux de profit.

En partant d’une situation initiale d’insuffisance des investissements, au début d’une phase de reprise cyclique, les décisions d’accroître ceux-ci entraînent l’expansion par effet multiplicateur, en accroissant les revenus et en élevant le taux de rentabilité du capital, de façon cumulative. Mais, compte tenu du retard avec lequel ces décisions et les dépenses correspondantes se traduisent par un accroissement de la capacité de production effective, au moment où les décisions d’investissement se stabiliseraient et où l’équilibre entre les investissements projetés et les investissements réalisés serait acquis, la capacité de production devient trop importante pour maintenir le taux de profit. Il s’ensuit un processus de dépression par diminution cumulative des investissements. Au moment où l’investissement tendrait à se stabiliser à un niveau déprimé, la contraction de la capacité de production entraîne une élévation du taux de profit qui fait de nouveau apparaître l’insuffisance des investissements; la reprise est ainsi provoquée à partir d’un accroissement cumulatif des investissements.

Un modèle de ce genre présente l’avantage d’attirer l’attention sur le rôle joué par les variations des profits dans le mouvement cyclique. Néanmoins, il ne détermine ces variations que par combinaison d’un principe multiplicateur et d’un principe de capacité, en excluant les influences que les variations des prix et des coûts peuvent exercer sur le taux de profit.

L’influence exercée par les variations des coûts sur les profits a été étudiée (Hultgren) en liaison avec les variations des coûts de production unitaires en salaires. Ces dernières semblent dominées par les variations de la productivité de la main-d’œuvre qui fluctue relativement au taux de rémunération monétaire des travailleurs. L’expansion s’accompagne d’une amélioration de la productivité du travail que les hausses de salaire ne suivent qu’avec retard et qui est donc favorable aux profits, le phénomène inverse se produisant lors de la récession. Néanmoins, comme les fluctuations de la productivité sont la conséquence des variations de l’emploi et du taux d’utilisation du capital installé, il ne semble pas que ces variations puissent être considérées comme un élément moteur ou causal dans le mouvement cyclique. Elles en constituent plutôt un facteur de renforcement. Il reste beaucoup à faire dans l’étude des liaisons profits-prix-salaires et les progrès de la théorie des cycles seront sans doute, pour une bonne part, conditionnés à l’avenir par un approfondissement de ces relations.

Modèles fondés sur le processus cumulatif

Un autre courant de pensée insiste sur les liaisons existant entre le processus de croissance et les processus cycliques. Alors que l’école précédente ne conçoit généralement pas l’existence de mouvements de tendance indépendamment des forces qui engendrent le mouvement cyclique (Schumpeter), cette école fait des mouvements cycliques l’expression des déséquilibres du mouvement de croissance.

Certains des modèles correspondants appartiennent plus à la théorie de la croissance qu’à celle du cycle (Domar, Harrod). Un modèle plus significatif est celui de Hicks. Il fait appel aux principes du multiplicateur et de l’accélérateur, comme le modèle de Hansen-Samuelson. Il utilise la notion de trend de croissance qui, en chaque point du temps, fixe deux valeurs limites, l’une à l’expansion, l’autre à la contraction de l’activité économique et du revenu national.

Un trend exprimant les valeurs plafonds correspond à la croissance maximale de la production en fonction du temps, compte tenu du taux d’accroissement de la main-d’œuvre et de sa productivité. Lors d’un processus d’expansion s’expliquant par recours à l’oscillateur de Samuelson, la croissance accélérée du produit et du revenu finit par butter contre le plafond du plein-emploi. Cette limite ne pouvant être dépassée, la croissance de la production, du revenu national et donc de la demande finale tend à ralentir, puisque son taux ne peut dès lors dépasser le taux de croissance de la production fixé par l’expansion de la population active et par les progrès de la productivité.

En conformité avec le principe d’accélération, dès lors que le taux de variation de la demande finale diminue, le montant des investissements tombe. Par effet multiplicateur, il s’ensuit le renversement du mouvement dans le sens de la dépression. L’économie ne peut rester au voisinage du pleinemploi, faute de ne pouvoir le dépasser.

Lors de la dépression, un phénomène symétrique intervient sous la forme d’un trend assignant des valeurs planchers à l’activité économique. Ce trend ascendant est expliqué par l’existence d’investissements autonomes qui, compte tenu des innovations et du progrès autonome de la productivité, croissent en fonction du temps. Au voisinage des valeurs planchers, le processus de décroissance de l’activité économique se ralentit suffisamment pour que, à nouveau, le principe d’accélération joue de façon positive, entraînant la reprise.

Un modèle de ce genre présente un caractère non linéaire. On peut penser que c’est dans la voie de la non-linéarité que le perfectionnement des modèles du cycle a le plus intéressant avenir.

Un autre aspect de l’évolution théorique en la matière est associé à la recherche d’explications plus synthétiques des causes des fluctuations cycliques, cette méthode mettant en jeu non seulement l’économétrie positive, mais encore un affinement des hypothèses théoriques. La théorie des cycles est de nature à faciliter la recherche des hypothèses de travail préalable à l’élaboration de modèles de prévision conjoncturelle, tout autant que ces derniers, par les relations économétriques qu’ils permettent de découvrir, peuvent stimuler la recherche théorique.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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